Comment
devient-on parents ? Qu’est-ce qui sous-tend la fonction
parentale ? Selon J.Lacan « l’essence de la maternité,
comme de la paternité est problématique, ce sont des termes qui ne
se situent pas purement et simplement au niveau de l’expérience ..»[1]. Dans une même famille, les
projets des parents seront différents en fonction du moment où
l’enfant naîtra. La manière dont subjectivement les parents
exercent leur fonction s’étudie autour de 3 moments clés :
ce qui se passe lors du désir d’enfant, à la naissance et
après la naissance.
Avant
d’approfondir ces trois temps, quelques définitions sont
indispensables.
2.1
/« Le désir d’enfant prend sa source dans l’histoire des
futurs parents » dit Dominique Luciani. Les dimensions
narcissiques et oedipiennes de la personne y sont fortement impliquées. »[1]
Le désir d’accéder au statut de parent précède celui d’avoir
un enfant. Ce désir est « sous la prédominance du
narcissisme: on désire s’arroger la puissance attribuée aux
parents »[2]
et d’une manière plus large, on remet en jeu la soumission à
l’autorité parentale. On devient parent comme ses parents, aussi
bien qu’on les fait tomber eux au statut de grands- parents. Cette
permutation peut faire violence spécialement quand pendant
l’enfance les conflits entre parents et enfants ont été
difficiles. Il est important de comprendre l’origine du désir de
devenir parent et d’avoir un enfant, car les avatars de ce désir,
écrivent T.Berry Brazelton et B.Cramer, « vont donner forme
aux fantasmes et aux attitudes parentales. »[3] Ce
qui se passe avant la naissance d’un enfant, cette«préhistoire
du désir d’enfant » [4]
ressemble à des courants, « des fils rouges »,
contenant des déterminants culturels, intrapsychiques ou
biologiques. Ils vont alimenter ce qui va devenir ce désir. Même
s’il y a un désir affirmé, il n’y a pas forcément un désir
profond. Pour B.Cyrulnik[5]les « histoires
de vie » sont souvent plus difficiles chez des enfants désirés , « préférés »,
« chargés d’une mission », que chez des enfants arrivés
accidentellement ou dits non« désirés». D. Luciani insiste
sur l’importance de la construction de ce désir. La défaillance
dans cette construction pourra être « un des éléments en
cause dans les relations perturbées de certains parents avec leur
enfant. »[6]
qui inconsciemment, ne veulent pas continuer la lignée ou perpétuer
les problèmes de leur propre enfance.
2.2/
La vie fantasmatique de la mère durant la grossesse est très
importante dans la construction du désir d’avoir un enfant.
C’est la mise en place du lent processus de parentification. La
vie fantasmatique de la mère permettra de produire un « enfant
imaginaire », « fantasmé »et de construire le
processus d’attachement. Le désir, comme la fonction parentale
est l’aboutissement de désirs inconscients autour d’un enfant.
« le bébé naît d’abord dans la tête des parents. »[7]Cet
imaginaire parental va se développer avant la naissance. Ainsi
l’histoire du bébé débutera bien avant sa naissance « le
bébé est imaginé avant d’être perçu, parlé avant d’être
entendu. »dit B. Cyrulnik.[8]Cette
anticipation de chacun des deux parents ou du couple mobilisent des
raisons psychologiques prépondérantes, raisons intimes, secrètes,
qui sont issues de leur propre histoire, de leur imaginaire, de leur
inconscient. C’est en quelque sorte une manière de prédéterminer
la vie de l’enfant. L’attente et l’attribution anticipée
d’un sexe à l’enfant participent aussi au projet parental. »[9]
rappelle J. J. Guillarmé
2.3/
Les nouvelles techniques de surveillance des grossesses (échographie,
amniocenthèse..) apportent « à la fois une nouvelle réalité
mais aussi de nouveaux fantasmes à la grossesse. Michel Soulé
[10]
s’interroge à propos de leurs possibles influences sur la vie
fantasmatique de la femme enceinte et sur une éventuelle altération
de cette relation qu’elle avait avec le bébé imaginaire. Le
fœtus n’est plus un inconnu et l’enfant imaginaire va
rencontrer très tôt des caractéristiques du fœtus réel donc du
bébé réel. Ces nouvelles techniques n’apportent pas forcément
de la quiétude à tous les parents. La connaissance anticipée du
sexe de l’enfant pendant la grossesse, peut en décevoir certains
et ne rendra pas la vie facile au futur bébé. Des études
expliquent que des parents connaissant le sexe de leur enfant,
mettaient beaucoup plus de temps « à personnifier le bébé
et à reconnaître son individualité après la naissance »[11]Certaines mères ont besoin
de temps pour construire l’attachement à leur bébé. Ce problème
est particulièrement mis en évidence lorsque l’enfant naît prématurément
et que « le travail préparatoire d’attachement a été réduit »[12]concluent
T.Berry. Brazelton et B.Cramer.
2.4/
Le désir d’enfant est un désir qui se construit à deux car il
comporte « l’image que chacun des deux parents a de lui-même,
la perspective éducative qu’il s’est donné »[13]
Chacun des parents vivra séparément, souvent en l’ignorant,
l’avenir de son enfant. Ils devront donc par l’intermédiaire
du couple, essayer de réunir les deux perspectives dans un
projet commun. L’attente d’un enfant sera à la fois: un moment
primordial de la vie du couple et pour « la personne future de
l’enfant ».[14]
Le choix du prénom sera un des aspects de ce projet. Il n’est pas
seulement soumis à des modes culturelles ou sociales mais
aussi à des raisons d’ordre psychologique. Ce choix ne sera pas
le fruit du hasard. Le prénom va individualiser l’enfant tout en
l’inscrivant dans la lignée. Il pourra porter les souhaits des
parents concernant les traits de caractère de l’enfant désiré.
2.5/
L’enfant traduit et prolonge l’enfance que chacun des parents a
eue. « C’est ainsi que la naissance offre une nouvelle
chance à l’histoire ancienne des parents de se remettre en scène. »[15]L’enfant
désiré, c’est l’enfant qui vient prosaïquement combler les
manques de l’enfance et qui va pouvoir restituer la toute
puissance, la capacité à être aimé aux parents. Ce désir
contient les fantasmes des parents: désir de se reproduire, de se
retrouver soi- même, de retrouver ses ancêtres, de recréer les états
idéaux de l’enfance ou d’essayer de recréer un relation
parent-enfant idéale que l’on n’a pas eu ou que l’on aurait désirée
avoir.
2.6/
L’enfant est investi d’une mission qui dépasse le bébé réel.
L’enfant avant de naître, est chargé par ses parents, en même
temps d’une mission où « il lui faut désormais
incarner leurs fantasmes » et d’un « statut de réparateur
de fantasmes.» [16]Le
désir d’avoir un enfant peut prendre son origine dans la défense
contre le deuil, deuil : d’un ancêtre, d’un proche ou
d’un autre enfant. L’enfant sera alors chargé d’éteindre les
douleurs anciennes et d’un potentiel de réparation.
2.7/
L’ambivalence des sentiments. Le bébé peut être désiré et en
même temps craint. Le travail psychique pendant la grossesse peut
être l’occasion de tourment et d’angoisse pour les parents. La
grossesse les met face à l’irréversibilité du processus.
C’est une nouvelle étape de leur vie. Ils doivent abandonner les
sentiments de dépendance vis à vis de leurs propres parents et
prendre conscience des responsabilités futures. Certains parents
pourront ressentir avec angoisse cette nouvelle responsabilité.
2.8/ L’enfant
à venir
ressenti comme un individu. Dans la dernière partie de la
grossesse, les parents vont voir le fœtus « comme de plus en
plus séparé et de plus en plus réel. »[17]
Ils vont lui donner une personnalité individuelle. Avec l’activité
fœtale, la mère va personnifier l’enfant en lui attribuant des
caractéristiques, en l’individualisant. Plus le bébé est perçu
comme une personne séparée, moins la mère se jugera incompétente
ou incapable d’être mère.
____________________________
[1]
Houzel. D. ; « devenir parent » ; in
« l’enfant, ses parents, et le psychanalyste. » ;
Bayard compact ;nov 2000. ;p 293